betancourt : le contre point

Publié le par Jason P. Howe / Popa

La Colombie a ses réalités qui n'ont rien à voir avec la mascarade betancourienne qu'on nous sert depuis ces derniers jours.
Cette réalité est joliment écrite, même si elle est dure, par l
e photoreporter Jason P. Howe qui couvrait la guerre civile colombienne. Surle terrain, il est tombé amoureux d’une jeune femme dont il a peu à peu découvert les terribles activités, activités qui reflètent les clivages, les souffrances, la vérité quotidienne colombienne, loin des fracas américano-israélo-sarko-médiatiques.


ROMANCE SUR FOND DE GUERRE CIVILE

I
l arrive un moment, dans toute nouvelle relation, où votre petite amie souhaite partager un secret avec vous. Mais comment réagir quand le secret en questionest beaucoup plus sombre et sinistre que le fait,par exemple, d’avoir couché à droite ou à gauche ?

Assis nu au bord du lit, dans une chambre d’hôtel bon marché et étouffante d’une région de Colombie productrice de drogue et ravagée par la guerre, j’ai allumé une cigarette et écouté la fille avec qui je venais de faire l’amour me livrer un secret assez noir pour ôter à n’importe qui sa sensation de bien-être postcoïtal.

J’étais en Colombie depuis plusieurs mois pour apprendre le métier de photojournaliste. Non pas en

suivant des cours théoriques à l’université ou en tirant confortablement des portraits dans un studio, mais en me faisant la main sur le terrain. Un terrain plutôt mouvementé. La Colombie a connu peu de périodes de paix dans son histoire. Les Forces armées

révolutionnaires de Colombie (FARC) sont en guerre depuis une quarantaine d’années contre le

gouvernement, finançant le développement de leurs effectifs par des prises d’otages, des extorsions de fonds et l’imposition d’une taxe sur le commerce illégal de cocaïne. En réaction aux enlèvements de riches propriétaires terriens et de gros bonnets de la drogue, des escadrons de la mort d’extrême droite ont vu le jour sous le nom de “groupes d’autodéfense”. Sous la protection d’une organisation baptisée Autodéfenses unies de Colombie (AUC) [fondées en 1994], ces milices privées ou paramilitaires, que les Colombiens appellent les “paras”, ont été secrètement soutenues par de hauts responsables du gouvernement et de l’armée, qui ont financé leur sale guerre contre les rebelles des FARC. Ce conflit triangulaire a fait payer un lourd tribut au peuple colombien. Durant les quatre dernières décennies, plus de 3 millions de personnes ont été chassées de chez elles par la force ou l’intimidation. Ne voir dans cette violence que les effets de la guerre de la drogue constituerait une grave injustice pour les Colombiens. Car elle résulte du déséquilibre économique

et social dont souffre le pays, où une énorme classe ouvrière vit dans la pauvreté et remplit les poches

d’une minuscule classe aisée, qui possède plus de 90 % de la terre, de l’industrie et du commerce. Mon but était de rencontrer et de photographier des membres de chacun des groupes impliqués pour tenter d’expliquer ce conflit qui dure depuis si longtemps.

Je me suis donc rendu dans le Putumayo (dans le sud du pays, à la frontière avec l’Equateur), l’un des centres du trafic de drogue et le théâtre d’échauffourées entre les FARC et les paras. Il m’a fallu deux jours en car pour atteindre le chef-lieu du département, Puerto Asis. En chemin, j’ai engagé la conversation avec une passagère, une belle Colombienne prénommée Marylin, qui rentrait de la ville, où elle était allée faire des achats. Quand je lui ai expliqué l’objet de ma visite dans la région, elle m’a dit qu’elle avait des amis aussi bien chez les paramilitaires que chez les militaires et qu’elle pouvait m’aider. Puis elle m’a proposé de loger dans sa famille, qui tenait une épicerie-bar sur le bord de la route, à la périphérie de la ville.

J’ai vécu plusieurs semaines chez ses parents, d’où je me rendais dans la campagne pour photographier les champs de coca et rencontrer les paramilitaires. Marylin et moi passions de longues après-midi allongés dans un hamac. Nous nous tenions la main et nous embrassions de temps à autre. Un jour, mon temps et mon argent tirant à leur fin, j’ai dû rentrer en Angleterre. Six mois plus tard, j’étais de retour, résolu à en apprendre le plus possible pour pouvoir publier un livre sur le conflit. Et je suis retourné à Puerto Asis dans l’intention de passer un peu de temps en compagnie de Marylin et de sa famille. Mais une surprise m’attendait : Marylin me confia qu’elle avait rejoint les AUC et qu’elle avait participé à des combats dans le village voisin, El Tigre. Une de ses amies, qui luttait à ses côtés, avait été tuée ainsi que 25 autres paramilitaires et au moins 15 rebelles. Quand les combats

avaient cessé, toute la population du village avait pris la fuite. Le frère de Marylin travaillait maintenant dans une plantation de coca et possédait un pistolet qu’il cachait la nuit sous son oreiller. Cela ne m’a pas particulièrement choqué. Après tout, le pays est divisé par la guerre. Seule la chance, ou la malchance, fait que vous êtes dans un camp ou dans l’autre.

Le temps a passé. J’ai voyagé dans le pays, puis je suis parti pour l’Irak. Un an après notre première rencontre, je suis allé pour la troisième fois en Colombie.

Arrivé chez Marylin, j’ai bu une bière glacée avec son père en attendant qu’elle rentre de “mission”. Puis je me suis promené main dans la main avec elle et sa fille de 4 ans, Natalie, descendant le chemin de terre défoncé menant à la rivière ombragée qui coule derrière sa maison. Pendant que sa fille barbotait près de la rive, nous sommes entrés bras dessus bras dessous dans l’eau profonde et fraîche. Marylin m’a dit qu’elle devait me parler. Puis elle m’a fait une confession qui m’a fasciné et troublé à la fois. Elle m’a raconté que pendant mon absence son rôle au sein des AUC avait changé : elle avait été intégrée dans les milices urbaines. Elle était devenue une tueuse. Ses missions consistaient désormais à supprimer les indicateurs et les traîtres. Elle avait déjà tué une dizaine de personnes dans la région. J’ai allumé une cigarette et inhalé profondément. Quand j’ai exhalé,

Marylin m’a regardé, guettant ma réaction. Curieusement, sa confession n’a pas eu l’effet prévu. Je n’ai pas été horrifié. Les mois que j’avais passés à côtoyer la violence en Colombie et en Irak avaient

modifié ma façon de voir les choses. Je ne pense pas que j’étais devenu insensible à la mort ou à la souffrance, mais il est certain que j’étais moins facilement choqué. La différence entre la victime et le vainqueur, entre le rebelle et le réfugié, n’est souvent qu’une affaire de perspective.

J’avais toujours apprécié la compagnie de ceux qui agissent – les rebelles comme les soldats –, de

ceux qui risquent leur vie pour des causes en lesquelles ils croient. Les reines de beauté riches et bien habillées des clubs huppés de Bogotá m’ont toujours laissé de marbre. Même si mes sentiments ont changé par la suite, ma première réaction vis-à-vis des révélations de Marylin a été un sentiment d’acceptation très proche de l’approbation. Comme tous les amoureux des régions en guerre, j’ai dû me dire qu’elle avait un sacré cran.

Au début, ses visites dans ma chambre d’hôtel ne me dérangeaient pas, même si Marylin était armée

d’un pistolet. Les véritables implications de ses actes ne devaient pas avoir percé les brumes d’un monde qui restait pour moi irréel. J’étais jeune et je vivais une grande aventure. Jamais sans doute je ne pourrais approcher davantage une personne aussi profondément impliquée dans ce conflit. La femme avec laquelle je dormais était une tueuse à gages et il y avait un pistolet sur ma table de nuit.

En la regardant enlever son arme de sa ceinture, déboutonner son jean et se glisser dans le lit, j’avais du mal à faire le lien entre la femme qui était dans mes bras et les corps que j’avais vus à la morgue locale,la tête fracassée par des coups de feu tirés à bout portant, des meurtres qu’elle m’avait avoué avoir commis.

Les effets combinés du climat tropical, du rhum local, d’une cocaïne de qualité supérieure et de la présence d’une jeune femme de 22 ans à mes côtés ont brouillé la frontière entre la fiction et la réalité. J’avais l’impression de vivre dans un film de Quentin Tarantino.

Un matin, Marylin m’a raconté que, la veille, elle avait convaincu un ami de l’aider à décapiter et à

démembrer une femme qu’elle était chargée de tuer. Marylin m’a décrit la scène du crime de façon si imagée, et avec si peu de sentiments, que la réalité a fini par exister. J’ai perçu que mes sentiments à son égard étaient en train de changer. L’éclairage romantique commençait à faiblir. Marylin ne m’apparaissait plus comme un acteur légitime d’une guerre civile, mais comme une tueuse à gages, qui ôtait la vie pour de l’argent – ni plus, ni moins. Même si je continuais à la trouver sexuellement

attirante, d’autres idées tournaient dans ma tête, des idées qui seraient venues beaucoup plus vite à n’importe qui. Pour me protéger, j’ai commencé à la traiter comme un “sujet de reportage”. Je lui ai demandé si je pouvais l’interviewer sur sa vie et ses missions. Elle m’a autorisé à la filmer en cagoule et un pistolet à la main. J’ai commencé par l’interroger sur les circonstances dans lesquelles elle avait rejoint les paramilitaires et la raison qui l’avait poussée à le faire. Comment on l’avait persuadée de tuer sa première victime et ce qu’elle avait ressenti. Au début, sa voix était hésitante, mais elle a gagné en assurance au fil du récit. “La première fois que j’ai tué, j’avais peur, j’étais terrifiée. Je l’ai fait juste pour voir si j’en étais capable. Tuer est une obligation. Si tu ne le fais pas, c’est toi qu’ils tuent.

La personne que je devais tuer s’était mise à genoux et me suppliait en pleurant : ‘Ne me tuez pas ! J’ai des enfants.’ Voilà pourquoi c’était si difficile et si triste. Après, tu ne peux pas t’empêcher de trembler. Tu es incapable de manger et de parler à qui que ce soit. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai continué à me représenter cette personne en train de me supplier. Je me suis enfermée chez moi,

mais avec le temps j’ai fini par tout oublier. Les chefs disent toujours : ‘Ne t’en fais pas, c’est juste la première fois. La deuxième, tout se passera bien.’ Mais tu continues de trembler. La deuxième fois, c’est légèrement plus facile, mais, comme ils disent ici, ‘si tu en tues un, tu peux en tuer beaucoup plus’. Tu dois te débarrasser de la peur. Aujourd’hui, je continue à tuer et ça ne me fait rien. Je me sens normale. Avant, j’étais obligée de tuer, on m’envoyait tuer. Mais, depuis que j’ai quitté l’organisation, je n’ai plus d’obligation. Je ne le fais que pour l’argent. Oui, [j’ai tué un de mes amis], parce que, sinon, c’était moi qu’ils allaient tuer. Ils m’ont dit de faire attention, parce que mes amis travaillaient pour l’autre camp et avaient des contacts avec la guérilla. C’était ma vie ou la leur. Alors,

j’ai demandé l’autorisation de m’en charger, et [les AUC] me l’ont accordée. Elles s’étaient renseignées et avaient découvert que [mes amis] travaillaient bien pour la guérilla. Je les ai donc tués. C’était très douloureux pour moi. Je suis allée à l’enterrement et à la veillée. Ça m’a fait mal de voir

la mère de mon ami pleurer en sachant que j’étais responsable de ce qui était arrivé. Mais il y va de notre vie et, à l’école des AUC, on nous apprend la devise : ‘Nous d’abord, les autres ensuite’. Au total, j’ai tué 23 personnes.” Une incroyable tristesse m’a envahi pendant que j’écoutais cette jeune femme intelligente, dont j’étais devenu si proche, me parler de sa vie. Marylin avait été victime des circonstances. Son ennui et sa quête l’avaient conduite à prendre contact avec les paramilitaires,

qui lui avaient bourré le crâne et ôté tout respect de la vie humaine. Mais ses excuses, ou plutôt l’absence d’excuses, m’ont agacé et je lui ai dit qu’elle incarnait tout ce qui allait mal dans le pays.

J’ai pris conscience que tout ce que j’avais vu et entendu au cours des deux derniers mois était

incroyable. Ma passion pour la Colombie avait grandi et ma compréhension des événements qui étaient en train de se dérouler dans ce pays si méconnu s’était approfondie. Mais j’avais le sentiment d’avoir perdu en outre quelque chose et d’avoir été blessé par ces expériences.

Je suis retourné en Irak et, de là, je suis allé couvrir la guerre en Afghanistan. Pendant un an, Marylin

et moi avons régulièrement échangé des courriels. La plupart du temps, elle m’écrivait pour savoir où j’étais et pour me demander de ne pas l’oublier. Une fois, elle m’a raconté que ce que je lui avais dit après son interview avait eu un impact important. Personne ne lui avait parlé comme ça, ne l’avait vraiment interrogé sur ce qu’elle était en train de faire de sa vie. Elle m’a dit qu’elle voulait prendre un nouveau départ, mais qu’elle savait que les AUC ne laissaient pas partir leurs membres, du moins pas en vie. Après une longue période de silence, j’ai commencé à craindre que quelque chose ne lui soit arrivé. J’ai donc décidé de retourner à Puerto Asis pour en avoir le coeur net. Il m’a fallu pas mal de temps pour trouver le courage de me rendre chez elle. Mes craintes ont été immédiatement confirmées par son père, qui, les yeux débordants de larmes, m’a dit que Marylin était morte. Elle avait été enlevée de chez elle et lapidée. Ses ravisseurs lui avaient écrasé la tête avec des pierres et avaient ensuite tiré sur elle. Marylin n’avait pas été tuée par un habitant des environs qui aurait voulu se venger de l’une des nombreuses exécutions dont elle était responsable. Elle avait été massacrée par son propre groupe, qui lui a fait subir le lynchage symbolique réservé aux sapos (grenouilles),

l’équivalent colombien des balances. Le lendemain matin de mon arrivée, en compagnie de la mère de Marylin et de sa fille, vêtues de leur plus belle robe et portant des fleurs, je suis allé voir où reposait

le corps de Marylin. Son cercueil se trouvait dans un coffre de béton, au-dessus de la tombe de sa soeur, elle aussi victime du conflit. Cela fait déjà longtemps que le nombre de corps à enterrer est trop important pour l’espace disponible.

Mon projet de m’enfoncer plus loin dans le Putumayo pour photographier les paramilitaires ne me

semblait plus une très bonne idée. Marylin m’avait toujours montré la voie à suivre et mis en garde quand il n’était pas prudent d’aller au-delà. Je voulais en savoir davantage sur sa vie et sa mort, mais je ne voulais pas être tué pour avoir posé les mauvaises questions aux mauvaises personnes.

Ce soir-là, alors que je dînais sur fond de pétarades de motos et de klaxons de camions, une habitante m’en a appris davantage sur ce qui était arrivé à Marylin. Entre deux cuillerées de soupe, cette femme m’a raconté que Marylin avait collaboré avec les AUC plus longtemps qu’elle avait bien voulu me l’assurer et que, dans la ville, on avait tendance à croire qu’elle était impliquée dans le massacre de 26 habitants d’El Tigre. De nombreuses victimes avaient été décapitées et éviscérées

avant d’être jetées dans la rivière. J’ai réservé une place sur le premier vol en partance. Marylin a-t-elle été réellement tuée parce qu’elle était une indicatrice ou parce que, comme elle l’écrivait

dans ses courriels, elle voulait vraiment quitter les AUC et commencer une nouvelle vie ? Je veux

croire que la seconde réponse est la bonne. Je veux croire qu’elle n’était pas la tueuse froide, cruelle et impitoyable qu’elle semblait être. Mais qui suis-je entrain de berner ?


Jason P. Howe

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Publié dans humeurs du temps

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