Anniversaire en Belgique • 1958, l’année de toutes les nostalgies

Publié le par Claude Javeau La Libre Belgique

 

 

Le royaume commémore le demi-siècle de l’Expo 58, première Exposition universelle de l’après-guerre. Une époque où l’on croyait au progrès et où l’avenir du pays n’était pas menacé, se souvient le sociologue Claude Javeau*.

 

Il y a cinquante ans, on nous le répète inlassablement sur tous les tons, s’ouvrait sur le plateau du Heysel la première Expo­sition universelle de l’après-Seconde Guerre mondiale. Celle-ci s’était terminée treize ans auparavant, à peu près le nombre d’années qu’il avait fallu à Hitler pour parvenir au pouvoir. J’étais en deuxième candi à l’ULB [en deuxième année à l’Université libre de Bruxelles]. Je me suis rendu à plusieurs reprises à l’Expo. J’habitais à l’époque une cité d’“habitations à bon marché” derrière le cimetière d’Auderghem, et je devais pour cela prendre d’abord le tram 31 boulevard du Souverain et ensuite le tram 16 place Wiener. C’était le même trajet que je faisais pour re­joindre le campus de l’université, au Solbosch. Continuer jusqu’au Heysel prenait beaucoup de temps. De chez moi à l’entrée de l’Expo, cela durait certainement aussi longtemps que le voyage en Thalys de Bruxelles-Midi à Paris-Nord.
Je me souviens surtout de la foule, des fair hostesses appelées en dérision “fesses austères”, ce que justifiait bien l’allure militaire de leur uniforme, de la marche officielle de l’Expo, monument de musique pompier bien en résonance avec l’événement, du spoutnik dans le pavillon d’allure sta­linienne de l’URSS, des frites de ­Belgique joyeuse, des saynètes de la Famille Briquembois au pavillon des Constructions civiles (mais c’était peut-être ailleurs), et de peu d’autres choses en vérité. C’était pour moi une espèce de gigantesque foire, un bric-à-brac au sein duquel régnait une ambiance de fête. On y célébrait, je crois, l’avènement d’un monde meil­leur grâce aux progrès infinis de la technique. On ne parlait pas de ­pol­lution ou de réchauffement de la planète en ces temps-là, ni de terrorisme international.
La télévision commençait à peine à s’installer dans les foyers. Ceux qui, comme moi, n’en possédaient pas à domicile allaient la voir dans les bistrots qui annonçaient en posséder ou dans les vitrines des magasins d’électroménager. On ne connaissait ni le téléphone mobile ni l’ordinateur portable (un ordinateur, alors, occupait plusieurs pièces), le rock’n roll débarquait à peine sur nos rives européennes, rendu célèbre par un film sur la violence scolaire à New York [Blackboard Jungle, sorti en français sous le titre Graine de violence], un cornet de frites coûtait 5 francs, la pilule n’était pas arrivée, les mœurs étaient chastes, ou plutôt prudentes, La Libre Belgique, au ton très conservateur, était appelée “Léopoldine” par ses détracteurs, et les étudiants allaient au cours la cravate au cou, tandis que les étudiantes se gardaient bien d’enfiler des pantalons.

Une belle époque qui était aussi un crépuscule

Quand l’Expo s’ouvrit, la Belgique était encore unitaire et possédait une immense colonie dont l’indépen­dance n’était pas à l’ordre du jour. Le royaume était gouverné par une coalition socialiste-libérale. C’était la première fois depuis 1884 que les catholiques, rebaptisés sociaux-chrétiens, ne faisaient pas partie du gouvernement. Après les élections qui se tinrent cette année-là, les choses revinrent à la normale avec une équipe dont les socialistes étaient exclus. En France, le général de Gaulle avait été rappelé au pouvoir, Eisenhower gouvernait à Washington et Khrouchtchev régnait à Moscou. Celui-ci venait, deux ans auparavant, de dénoncer les crimes de Staline et de remettre de l’ordre à Budapest. La nouvelle vague s’apprêtait à envahir les petits écrans, et les fans de Gilbert Bécaud brisaient les chaises des salles où il se produisait.
Que commémorons-nous en prenant l’Expo 58 pour prétexte ? Ne serait-ce pas une Belgique qui était encore elle-même, celle de papa, sur laquelle régnait un roi tristounet [Baudouin] et dont la capitale venait tout juste de subir les taillades qui devaient la faire sortir de sa tranquillité provinciale ? On se remettait de la guerre, on commençait à goûter les fruits offerts par l’Etat-pro­vidence, les mariages duraient, les élèves étaient studieux, les sportifs n’étaient pas bariolés de pub, Brigitte Bardot incarnait le libertinage français, et la Chine de Mao n’intéressait pas grand monde. Une espèce de Belle Epoque, qui était aussi un crépuscule. Deux ans après, la machine à fédéraliser se mettait en branle [en 1962-1963, avec la fixation des frontières linguistiques]. Un autre temps commençait pour les Belges. Comment allons-nous le commémorer si notre chagrin ne nous emporte pas ?

* Professeur à l’Université libre de Bruxelles. Dernier ouvrage paru : Les Paradoxes de la postmodernité (Presses universitaires de France, 2007).

 

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