Quatre ringardises de notre temps. Ringardise n°2 : la langue française.
Il est de bon ton de banaliser l’anglais dans les entreprises françaises et même dans notre parler de tous les jours.
Il est même devenu de mauvais ton de prétendre rappeler la légitimité de la langue française.
Deux exemples de ces aberrations :
- les entreprises n’hésitent pas à dépenser de l’argent en formation à l’apprentissage de la langue anglaise, et de soumettre régulièrement leurs salariés au TOEIC, un test d’anglais aux conséquences impitoyables, alors qu’on se préoccupe peu de savoir s’ils maitrisent correctement les subtilités du français.
- Certaines d’entre elles, non contentes de s‘être donné un air international en anglicisant le nom de leur filiale – voire le leur -, de leurs départements, voire de leur devise publicitaire (on dit « base line »), ont même érigé l’anglais en langue officielle !
Alors bien sûr, revendiquer la langue française dans un tel contexte tient de la ringardise quand ce n’est pas de la provocation !
Pourquoi en arrive t-on là ?
Les échanges commerciaux, les implantations et les affaires sont devenus des enjeux mondiaux. Et cette mondialisation a besoin de normalisation. Ce besoin d’unification sert de prétexte à une standardisation linguistique et c’est l’anglais qui triomphe, s’appuyant sur un historique marchand conquérant. La domination américaine, notamment technologique, a renforcé cette tendance au 20ème siècle, en imposant la planète comme terrain de jeu du dollar, autre élément de la standardisation du sacro-saint commerce.
Langue et monnaie sont les fondements des communautés et de leurs échanges.
Les peuples qui se sont recréés des dizaines d’états-nations ces dernières années sur les décombres de l’Europe de l’Est ou de l’union soviétique par exemple, l’ont bien montré en régénérant leurs langues et recréant une monnaie.
Mais à bien y regarder, ce n’est pas pas tant l’anglais qui gagne que les valeurs du libéralisme mondial qui ont trouvé le vecteur d’uniformisation nécessaire à l’économie, la finance mais aussi le droit et les organisations, bref le management du monde.
Voilà pourquoi il est si important de faire valoir sa différence et ses valeurs.
Lutter pour imposer la langue française ce n’est pas s’exclure, jouer « l’exception française » décalé et intellectualiste ; c’est favoriser nos chercheurs, notre conception du droit (et de la justice – autre ringardise, sans doute !), nos industries, notre modèle social.
Deux exemples à l’appui de ce positionnement :
- l’industrie cinématographique qui est la seule à résister aux productions américaines tout en conservant les bases culturelles et financières typiquement françaises de nos scénaristes, réalisateurs et producteurs.
- la diplomatie française qui bénéficie de la subtilité de la langue, pour maintenir sa position de référence dans les négociations internationales, favorisant l’influence de la France et sa légitimité à arbitrer. Paris n’abrite-t-il pas un Centre de Conférences internationales réputé ?
Il est temps de s’inspirer du comportement des espagnols qui résistent à l’influence américaine en Amérique du Sud et y maintiennent des positions de marché, alors que le français recule au Maroc ou en Afrique de l’ouest. L’espagnol s’est même imposé comme langue co-officielle en Californie, présente dans les transports ou les administrations.
Il est temps de s’inspirer des allemands qui s’installent en Europe de l’Est avec leur langue, la même que celle qu’ils utilisent, avec précision, dans les conférences européennes où ils se font traduire sans complexe.
Arrêtons de faire les pitres sur les estrades françaises où une demi-douzaine de francophones se sentent obligés de bredouiller un anglais réducteur et mal prononcé pour « honorer » un japonais ou un zimbabwéen dans une table ronde pitoyable.
On est jamais aussi bon que dans sa langue maternelle. Prenons le temps de l’utiliser, de la traduire, et réciproquement. Les débats y gagneront en clarté et intérêt.
Il n’est pas question ici de remettre en cause la commodité des échanges, fondée sur une langue commune. Il importe simplement d’en mesurer les limites, les dangers et d’y remédier.
De ne pas tomber dans le piège de l’uniformité qui nous est défavorable.
Il faut prendre conscience que la langue française est parlée comme langue maternelle, en 2009, par près de 200 millions de personnes, qu’elle est la 8e langue maternelle la plus parlée du monde, l’une des deux langues de travail (avec l'anglais) de l'Organisation des Nations unies, et langue officielle ou de travail de plusieurs organisations internationales ou régionales, dont l'Union européenne et que 29 pays ont le français pour langue officielle.
Il est temps de désenclaver la langue française, celle de l’Académie, de l’Alliance française ou des intellectuels puristes.
Les modèles sont tout autant les acteurs de la Pléiade du 16ème siècle, qui ont compris que le succès de leurs ouvrages ou de leurs idées ne seraient pas véhiculés par le latin, mais par le support du français, que les québécois qui savent que c’est par la langue française qu’ils défendront le mieux leurs intérêts, leur différence, leur personnalité.
Que nos entreprises investissent les universités avec le français, que nos chercheurs scientifiques publient en français, que nos artistes créent en français, que les collaborateurs refusent systématiquement l’utilisation de l’anglais dans les entreprises face aux fournisseurs notamment, que les parents cessent d’appeler leurs enfants Kevin ou pourquoi pas…Barrack !
Ce n’est pas faire preuve de nationalisme que de « défendre et illustrer la langue française ». C’est imposer une personnalité, conserver une chance de diversité et d’équilibre dans le monde.
C’est cesser de promouvoir une pensée unique, un système unique, vecteur d’ennui, de médiocrité, de pauvreté matérielle et spirituelle orientée consommation et abêtissement.
Et en définitive, ne pas s’isoler, contrairement aux évidences énoncées.
La ringardise, c’est la prédominance d’une langue, c’est la recherche obstinée, et grotesque parfois, de sa promotion dogmatique.
Celle de l’anglais est dangereuse pour l’avenir de nos enfants et notre culture, comme toute langue dominante le fut.